futur potentiel 2

Le président: Avant de débuter la session, il importe de rappeler à votre attention les changements récemment apportés aux pratiques parlementaires. Après avoir, depuis des années, dressé une vaste liste des propos non parlementaires, tels girouette, aigrefin, collusion, insignifiant, fanfaron, hurluberlu, malhonnête, trafiquer, pleutre, mascarade, népotisme, patronage, salissage, sépulcre blanchi, chantage, supercherie, copinage, tartuferie, matamore, imbécile, favoritisme, duperie, clown, basse-cour, pot-de-vin et quelques centaines d’autres, nous avons enfin baissé les bras, et convenu qu’il serait plus simple d’abolir tout simplement du lexique parlementaire toute forme de propos péjoratif. Je vous rappelle qu’il vous faudra donc, désormais, être civils et courtois dans vos interventions; nous savons que cela pourra paraître ardu pour certains d’entre vous, mais nous vous prions de bien vouloir faire un effort, afin que l’ordre et la bonne entente puisse enfin régner au parlement. Les manquements aux règles ne seront pas tolérés. Je cède la parole au chef de l’opposition.

Le chef de l’opposition: Merci, Monsieur le président. J’aimerais d’abord dire que je suis outr… je m’indi… je m’insur… c’est un scand… cela n’a auc…

Le chef de l’opposition lance un regard inquiet au plafond. Il soupire, se racle la gorge, se serre la cravate, regarde aux alentours.

Le chef de l’opposition: Monsieur le président, Monsieur le président, Monsieur le président…

Un éclair traverse son oeil. Il reprend la parole.

Le chef de l’opposition: Aaaarghh! Des fleurs! Des fleurs! Des fleurs pour Harper! Les arcs-en-ciel viennent des reflets du soleil dans les flaques de pétrole! Riches, riches, nous serons riches! Bitumine-moi, Stephen, bitumine-moi! Vivent les hamburgers! Babebibobu! Je vous aime!

Il se lève, arrache sa cravate, la lance au loin, et scande «des fleurs pour Harper, des fleurs pour Harper» en dansant comme un pantin désarticulé.

futur potentiel 1

Gregor MacSwann se laissa choir.

Depuis deux ans, seul, dans un laboratoire caché sous la croûte terrestre, loin de la mort qui planait, loin de l’agonie, loin du fracas, il avait travaillé, travaillé sans relâche, analysé la moindre cellule, mesuré le moindre détail, séquencé la moindre particule. Comprendre: son objectif final. L’air pestilentiel du dehors, le flétrissement général des choses, tout cela semblait irréversible: rien ne pouvait plus le distraire.

Comment en était-on arrivé là? Comment un tel phénomène, pourtant tout à fait improbable, relevant pourtant de la plus pure science-fiction, était-il devenu si réel? Comment ce qui n’aurait dû être, au fond, qu’un fatras de chimères façonnées à travers les âges par les peurs des hommes, avait-il pu prendre corps?

Après deux ans de survivances et de recherches effrenées, Gregor MacSwann gribouillait enfin, dans son carnet, la réponse:

«Mes recherches permettent d’établir, hors de tout doute raisonnable, que les morts-vivants qui déciment l’humanité depuis trois ans ont tous contractés le même agent pathogène, en l’année 2009, lequel se trouvait dans un certain vaccin contre l’influenza, virus A, de sous-type H1N1.»

Gregor MacSwann ferma les yeux.

Il pouvait maintenant se reposer en paix.

«jhon» persiste

«Jhon» m’envoie une nouvelle cassette audio. Qui est-il? Où est-il? Pourquoi m’envoie-t-on ces étranges appels de détresse? Le mystère se poursuit. Le dernier envoi nous éclairait peu, et je dois dire que celui-ci ne nous en apprend guère davantage, sinon que ce lugubre univers et ceux qui l’occupent, petit à petit, se transforment… Voici la transcription:

…il pleut ce matin… on dirait qu’il pleut… à l’envers… que de la boue se détache du sol, et monte vers les cieux… la main droite de Rod a une drôle d’odeur… deux yeux rouges… globuleux… ses doigts semblent produire une substance collante et visqueuse… hier, trois hélicoptères noirs… ils ont déversé du [???] dans la rivière… du sang noir et épais coule sur les miroirs… avant-hier, grande-tante [???] est passée pour le goûter… toujours, elle répétait: le coeur noir, le coeur noir… elle râlait, les yeux fixés au plafond… tiens, je n’avais jamais remarqué… jamais vu cette porte… on dirait bien que… que cette maison a maintenant un sous-sol…

«jhon» récidive

À ma grande surprise, alors qu’il n’y a pas de courrier le dimanche, j’ai tout de même reçu quelque chose: une autre cassette audio, portant encore une fois la mention «Jhon». On se souviendra peut-être du contenu un peu troublant de la première cassette, de même que du commentaire d’un lecteur, un certain Alexandre Landry: «!?!?!? Quoi? !?!?!?!? Hein? !?!?!?!?!?!?». Et je dois l’avouer, je ne peux pas dire que je suis en désaccord avec lui. Mais enfin. Voici une transcription approximative du contenu de cette nouvelle cassette audio:

…pas de soleil depuis deux jours… la main de Rod change graduellement de forme… on dirait qu’une sorte… une sorte… d’oeil, peut-être… pousse en plein milieu de sa main… moi aussi, on dirait que mon… mon corps se transforme… dehors… une meute de chiens a dévoré un ours… notre réserve de [???] en conserve s’amenuise… un arbre pousse dans la cour… un bel arbre… les feuilles sont grises… ou… argentées… c’est incroyable, il a grandi d’un mètre en une semaine… la maison des voisins a été complètement anéantie par La Sanitation… je me demande si, un jour… si nous y passerons aussi… vous m’entendez? quelqu’un?

Je ne sais toujours pas que penser de tout cela. Vais-je recevoir d’autres messages du genre? Si tel est le cas, peut-être qu’à la longue, on finira par y comprendre quelque chose…

un message

Ce matin, une mystérieuse cassette audio est apparue au pas de ma porte. Ornée d’un autocollant, d’une inscription, d’un nom sans doute: «Jhon». Écrit d’une main un brin maladroite, avec un «h» un peu bancal.

Bien que la cassette audio soit une technologie tombée en désuétude depuis des années, je possède encore un appareil pouvant tirer quelques décibels de ces vétustes objets. J’ai appuyé sur PLAY, et ma perplexité n’a fait que s’épaissir. Mais qui a laissé là cette cassette? Qui est Jhon? Est-ce une mauvaise blague? Et que dire de cette cacophonie qui entoure et étouffe sans cesse la voix, de cet accent venu de nulle part, de cet emportement? Je transcris ci-contre ce que j’ai entendu; jugez-en par vous-mêmes.

…seizième jour depuis… quatre-cent-quatre-vingt-dix-huit… la lune est étrangement verdâtre… une sorte de… de liquide noir… visqueux… sort des murs, se répand par terre… Rod a mis sa main là-dedans; pauvre con… ils ont décidé de rationner la nourriture… les nuages voyagent rapidement ce soir… les rats au grenier toussent de plus en plus fort… le bruit, le bruit… [???] je frissonne pour l’avenir…