lithosphère

Il y a ces jours
où tu es un amas de glace à la dérive un matin d’avril,
une poussière sous le frigo,
la goutte de café séché au fond d’une tasse,
une carcasse de coléoptère,
le disque oublié d’un saxophoniste néerlandais,
les trois secondes de silence dans la boîte vocale.
Et il y a ces jours
où tu voudrais traverser le sol,
t’enfoncer sous la lithosphère,
transpercer les discontinuités
jusqu’à te fondre dans le noyau de la terre,
pour un jour rejaillir
dans je ne sais quel pays
mêlé aux larmes d’un volcan enragé.

invectives 3

Veuillez agréer, monsieur, l’expression la plus sincère de mes sentiments les pires. Sachez que l’estime que j’ai pour vous n’a que trop de limites. Ce sera toujours un honneur pour moi de repenser à vos mots, à vos gestes, puis de vomir avec rage et abondance dans un sous-sol glauque. Je tenais à vous exprimer l’étendue de l’océan d’exécration où pataugent mes souvenirs de vous. Soyez assuré que mon plus grand souhait est de voir vos rotules fracassées comme la porcelaine, vos entrailles tordues comme le cou d’un canard d’élevage, vos rêves déchirés comme les pages d’un mauvais roman. Je vous prie de bien vouloir récolter, chaque jour, tous les fruits de la haine que vous avez semée. Avec rancune.

papillon

L’on dit parfois que le battement d’aile d’un papillon est capable, par une suite de réactions imperceptibles, d’engendrer des cataclysmes à l’autre bout de la terre.

Quand je vois par la fenêtre notre monde qui explose en silence, je me surprends parfois à songer: et si, pendant un instant, je croyais cette idée reçue? Et si je me catapultais par-delà les mers et les continents, en direction, que sais-je, de Gwangju ou de la Néo-Albizandie, et si je m’enfonçais dans la jungle opaque, et si je remontais à la source? Et si je retrouvais ce papillon, oui, celui-là même, ce foutu papillon qui un jour a eu l’outrecuidance de battre de l’aile dans notre direction générale, et qui par cet acte a fendu nos autoroutes et desséché nos rêves, ébranlé nos édifices et tordu nos regards, empoisonné nos champs et brûlé nos chevelures?

Je l’enfermerais dans un bocal pour l’observer et l’étudier; bien entendu, je finirais par n’y rien comprendre; je lui demanderais, pourquoi, dites-moi, pourquoi avez-vous remué votre aile précisément dans cette direction, savez-vous ce que vous avez fait, êtes-vous seulement conscient du pouvoir que vous avez?

Et il me répondrait peut-être, oh, toutes mes excuses, monsieur, je ne vous veux aucun tort. Mais voyez-vous, à l’autre bout de la terre, à chaque heure du jour et de la nuit, douze milliards de paupières battent frénétiquement, sans relâche et de plus en plus vite; ce n’était d’abord qu’un léger frémissement, qui peu à peu s’est amplifié en traversant l’espace, jusqu’à devenir une immense onde de choc, jusqu’à provoquer, ici, d’irréparables secousses dans la fabrique de l’existence. C’est un véritable bombardement… Le battement d’aile que vous me reprochez n’était, à vrai dire, qu’un réflexe qui m’a permis d’esquiver de justesse une déchirure fatale. Je ne voulais pas. Je suis désolé, vraiment. C’est la guerre.

occupations

Le jeudi soir, elle fait les courses.
Le samedi, elle marche 3,14 kilomètres.
Dimanche, le tricot.
Cours de sushi, mercredi 16 heures.
Cours de piano, vendredi 18 heures.
Tous les 5 jours elle fait la lessive, cycle délicat.
Quelquefois elle sourit aux passants.
Tous les 14 jours à 7 heures 53 minutes exactement elle s’assoit sur un banc, au coin de la cinquième et de la sixième, et récite mentalement une lettre de Newton.
Lorsqu’elle entend quelqu’un tousser, elle tousse aussi. Pour faire écho.
Souvent elle fixe le trottoir.
Parfois elle s’enfonce, d’une légère pression, les yeux dans les orbites.
Le bruit de succion la rassure.
À temps perdu, elle fait des puzzles.
Tous les matins elle monte les escaliers, 47 marches, et tous les soirs les redescend.
Elle commence des listes, et les termine rarement.
Tous les matins 8 vérités lui coulent entre les doigts, puis s’évaporent.
Le mardi, elle se saoule.

Chaque nuit, elle se couche du côté droit.
Chaque nuit, elle fait dos aux souvenirs tectoniques qui engloutissent l’hémisphère gauche de son lit.

nouvelle espèce

faucon-sparle

Tout récemment découvert, le faucon sparle (falco loquitur) est un falconiforme diurne de la famille des Falconidae. On le trouve survolant les villes et les villages québécois, le plus souvent sur la rive gauche, sous les pavés, près des réseaux sans fil. Il possède l’étonnante faculté de communiquer avec les populaces et est même capable — fait rarissime chez les oiseaux de ce genre — d’écouter ce qu’elles ont à dire. Il a cependant tendance à ne frayer qu’avec ses semblables, et est mystérieusement imperceptible aux yeux des gens ordinaires plutôt pressés.

Son espérance de vie demeure incertaine, et l’on ignore encore si ses œufs pourront un jour éclore.