viande (bis)

On se souviendra peut-être de cette affiche, où je me moquais d’une certaine organisation pour qui les animaux ont plus de valeur que les hommes. Pour propager leur important message à travers le monde, ces gens commettent moult réclames publicitaires qui consistent, pour l’essentiel, à montrer au grand jour la chair dénudée des femmes afin de nous convaincre de ne plus manger celle, découpée, apprêtée et rôtie, des animaux.

Sans le savoir, j’anticipais sur la nouvelle qui allait venir. Pamela Anderson, qui milite au sein de la susdite organisation, visita, quelques semaines plus tard, les terres bénies de Montréal. Au nom de son groupe, elle voulut lancer cette affiche publicitaire, sur la place publique, devant l’hôtel de ville:

Pamela Anderson découpée comme un quartier de viande

Remarquez le joli syllogisme (tronqué):

  • Tous les animaux ont les mêmes parties;
  • Or, les hommes sont des animaux;
  • Donc, manger la chair animale équivaut à manger la chair humaine.

La ville de Montréal, comme de raison, s’empressa d’interdire la campagne publicitaire. Rien à voir, cependant, avec le discours végétariste de Pamela, ni avec les subtiles allusions au cannibalisme.

Non, ce n’est pas ce qui préoccupa les dirigeants de cette ville parsemée de filles de joie et de cabarets burlesques. Non! Cette image, dirent-ils entre deux crises d’apoplexie, est trop osée! Une telle quantité de peau dénudée, comme chacun sait, est dangereuse: elle porte atteinte aux bonnes moeurs de nos concitoyens. Cachez cette viande que nous ne saurions voir!

Pendant ce temps, les esprits mal tournés verront cette affiche, et se diront sans doute qu’il ne reste que trop peu de chair comestible sur cette svelte nymphette.

pour des idées

TRès-rorisme

Quelques illuminés ont fait exploser quelque chose près de chez moi. Ces gens, nous apprennent les journaux qui se sont empressés de publier leur récriminations, en ont contre «l’oligarchie marchande», les «sinistres pétrolières», «l’expansion impérialiste», enfin contre le «racolage intensif par l’armée d’une jeunesse confrontée au vide d’une société avilissante».

Toutes choses qu’il m’est arrivé, et qu’il m’arrive encore parfois, de dénoncer (en des termes moins teintés de militantisme ringard, sans doute; mais passons).

Certes, on l’a entendu sur toutes les tribunes: à peu près tous les gens éclairés s’entendent pour décrier cette même «guerre impérialiste» qui horripile nos réactionnaires; mais pourquoi diable voudrait-on davantage d’une «guerre internationaliste»?

Et surtout, n’y a-t-il pas a un gouffre abyssal d’ironie à dénoncer l’action militaire lorsque notre principal argument est une bombe?

À travers les décombres, me vient en tête un vieux refrain. Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente…

le changement (bis)

Je relis ce texte, dont la première version fut écrite il y a sept ans déjà, et que j’ai retravaillé et publié ici-même, sur ce bloye. Car, oui, la bête aime parfois à se nourrir de réchauffé.

Il semblerait que j’étais un tantinet cynique, en ces temps reculés. Je levais le poing au ciel, je pestais, je protestais. Il vous suffisait alors de porter une cravate pour que je vous déteste. Tout était si simple.

Sept ans plus tard, je relis ce texte, où je me moquais sans retenue de l’homme politique. Et si, à bien des égards, l’homme politique n’a rien perdu de son caractère risible, je ne peux m’empêcher de songer que tout n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.

Quel métier ingrat que celui d’homme politique! Que peut-on dire, que peut-on faire, sans s’attirer les foudres des médias, des groupes de pression, des économistes, des environnementalistes, des compagnies, des lobbies, des minorités visibles ou invisibles, de la gauche, de la droite, du centre-gauche, du centre-droit, du des-fois-à-gauche-des-fois-à-droite, du à-gauche-en-haut-dans-le-coin-non-pas-là-un-peu-à-côté, enfin de l’électorat en général?

Oui, l’homme politique a de lourdes chaussures à porter. Le problème, c’est que l’essentiel de son travail consiste à marcher sur des oeufs.

l’attaque des clones

Près de chez moi, on trouve plusieurs amoureux du temps des fêtes qui ornent sans retenue aucune leurs demeures de moult personnages gonflés. Il faut voir ces êtres de toile et d’air chaud s’entasser sur les galeries, envoyer la main aux passants. Ils s’envoleraient et peupleuraient les cieux de nos voisinages, s’ils n’étaient retenus au sol par leur propriétaires.

Et près de chez moi, sur l’une de ces galeries, l’on peut voir, dans toute leur splendeur… cinq Pères Noëls, gonflés à bloc, côte à côte. Cinq!

Essayer de faire croire les enfants à l’existence de cet étrange barbu vivant au Pôle Nord, de nos jours, peut parfois sembler un défi insurmontable. Jadis, le Père Noël était une énigme, une ombre, un rêve. On ne pouvait que l’entrevoir, au temps opportun, au temps magique. Et puis, les choses ont changé. Non seulement y en a-t-il au moins un par centre commercial; non seulement mononcle Roger a manifestement une fausse barbe; mais maintenant, il y en a cinq sur la galerie du voisin!

On n’a plus les mythes qu’on avait…

le monde à l’envers

Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

(Guy Debord, La Société du spectacle, 1967)

Il fut un temps où l’objet de la science n’était pas, comme il se doit, d’expliquer des choses complexes en termes simples, mais plutôt, parce que ça fait savant, de traduire des choses simples en termes complexes.

AJOUT: On me demande de préciser ma pensée. Voici : en somme, j’en ai contre une poignée d’ouvrages de philosophie, de linguistique, de sémiotique et autres «sciences sociales», publiés du milieu du XXe siècle jusqu’à la fin des années 1970; j’en ai surtout contre l’élitisme scientifique à outrance qui caractérise souvent leurs discours. C’est sur cela, si l’on veut bien le croire, qu’ironisait Philippe Sollers lorsqu’il écrivait, en 1971 :

L’acte vide est la «fusée» de la négation. Nier se déploie et rentre, se multiplie-résume par trait blanc sur blanc malgré le trait noir. «Ce qu’il faut atteindre est l’impossibilité de la négation.» Cette impossibilité est constitutive, cerne l’évidence, reste inaccessible au sujet. Rien n’est touché, ce qui définit, dans la double fiction, le second réel de son acte.

Je ne sais pourquoi il en était ainsi: craignait-on, sans cette surenchère de mots savants et d’obscures tournures, de n’être plus scientifique? Croyait-on que la pratique scientifique était indissociable de termes spécialisés, de théories abstraites, de phrases ampoulées? Croyait-on que seules les élites scientifiques étaient à même de comprendre la science?

Les trente dernières années, je crois, ont assez montré qu’il est tout à fait possible, et même souhaitable, que les livres théoriques puissent être minimalement compréhensibles pour le commun des mortels.

Aussi, quand je lis une phrase comme celle que je citais plus haut, une phrase que l’on n’explique pas et qui n’explique rien, cela m’horripile; et je me demande à qui, exactement, une telle phrase pouvait bien être utile.