quatre-vingt-dix-neuf

Quatre-vingt-dix-neuf pas martelaient le pavé
Des panneaux tournoyaient, remplis de beaux slogans
La chorale scandait des refrains surannés
Qui allaient se mêler au vacarme ambiant

Quatre-vingt-dix-neuf bras se dressaient dans les airs
Recherchant les regards des banquiers, des comptables
Pendant que s’effritaient sur les trottoirs amers
Des billets desséchés comme feuilles d’érables

Aux pieds des gratte-ciel ils réclamaient justice
Formant, par aventure, une douce milice
Leurs cris d’indignation étaient leurs seules armes

Mais là-haut les parois sont opaques et lourdes
Les oreilles des grands, sélectivement sourdes
Et bientôt glisseront quatre-vingt-dix-neuf larmes.

le troupeau

Hier fut mise en vente une merde dorée
Plus belle et épurée que celles de jadis
Dans la grande vitrine, on la voit scintiller
Ses contours sont sublimes, et sa surface lisse

Devant le présentoir s’avancent les rapaces
Leur salive s’écoule, inonde le plancher
Un homme ouvre l’enclos, et le troupeau se masse
Pour contempler de près l’objet auréolé

La foule s’agglutine autour de la dorure
Trois mille yeux ancrés sur la parfaite ordure
Subtilement affleure un effluve de sang

On ose tendre un bras: on l’arrache aussitôt
Fissures et hurlements se multiplient bientôt
Que de braves folies pour ce bel excrément!

le bon gouvernement

Le bon gouvernement que le peuple a choisi
que le peuple à vrai dire a détesté le moins
se dresse dans le vent en brandissant le poing
debout, le coeur battant dans les vastes prairies.

Il regarde jaillir le pétrole en fontaines
des larmes scintillent sur sa joue, en cascades;
la poitrine gonflée, il chante des ballades
entre le sol putride et les vapeurs malsaines.

Et pendant que derrière, dans les couloirs sonores
deux mille empoisonneurs veulent le mettre à mort
au devant de la scène, il s’exclame à grands cris.

Il ne voit pas les ruines décorant sa cour
contre tous et chacun, il restera toujours
ignorant et inculte, et fier de sa patrie.

sonnet orthographique

Quelques illuminés, fervents d’acuponcture
sortirent en mille pleurs de leurs tristes iglous
et voulurent bruler la langue de chez nous
la peler tel l’ognon, et jeter les pelures.

Méprisant cèleris, flutes et quincaillers
ils montèrent, enragés, dans de grands charriots
et crièrent: nettoyons l’exéma de ces mots!
de ces vils adjectifs, ces verbes boursoufflés!

Or, gavés de diésel, leurs rouleaux compresseurs
aplatiront nos mots comme nénufars morts
pour que puissent y danser cancres et fossoyeurs.

Mais rien de tout cela ne fera quelque effet
en matière de langue, le cancre a toujours tort
et pour toujours les scies détesteront les raies.

poésie et croustilles

Ah, je m’en voudrais de tenir caché plus longtemps ce sonnet que j’ai composé, à l’occasion d’une vive discussion sur les croustilles méli-mélo et party mix! Dans ma tribu, l’unanimité semble régner sur cette question: dans une fête digne de ce nom, ces croustilles sont à proscrire! C’est le Chevalier qui a lancé la discussion, par un discours dont on se souviendra longtemps, et je dois le remercier ici de m’avoir inspiré ce sonnet.

Trève de préambules! Voici le fruit de mon labeur:

Si, devant les convives, deux croustilles s’offraient
Que préférerait-on pour calmer l’appétit?
Mettrait-on dans sa bouche un succulent shreddie
Ou préférerait-on ce jaune bâtonnet?

Or personne ici-bas n’ose leur donner chance
De tapisser les langues de sucre et de sel
Car elles marchent ensemble; et encore, avec elles
S’avancent des bretzels et des cheerios rances!

De vieux débris, pourtant, devant les invités
Sortaient encore hier de leurs gardes-mangers
Ces aberrants amas de médiocres croustilles!

Mais les hommes qui font d’honnêtes bacchanales
Savent bannir ces chips aux saveurs si banales
Et de vraies doritos épousent leurs papilles.